Vladimir Sabourín „La princesse cubaine“

by Владимир Сабоурин

 

Chambre dans un foyer au plafond inhabituellement haut
Le cube est un espace
Qui s’avère soudain aussi large
Que long et haut
permutation soudaine entre
deux roues dentées distantes, coup de fouet en travers
de la poitrine, du ventre et de l’aine, affaissement bilatéral
de quelque chose qui n’était ni dedans ni dehors.
Ce que nous nommons « large »
Pourrait aussi être nommé « profond »
Mais le haut peut-il être
Nommé profond ?

Lors d’une perte d’orientation
Dans le grand espace vide
Du palier où nous sommes assis
Sur des tabourets une table un divan un fauteuil
Apportes d’on ne sait où
Sur le chemin de toute chair
Tombés des années plus tôt
À la même époque j’avais fait quelques tentatives ratées
pour lire le temps sur l’horloge murale dont les tourbillons
en forme de symétries spéculaires semblaient immobiles en raison de leur vitesse :
11h15, 19h45, 11h05, 16h35, etc.,
je supposais néanmoins qu’il était plutôt 11 heures du soir environ
Meubles tombés donc du bureau d’accueil
Et avant, peut-être, du bureau lui-même,
Le bureau de quelqu’un, le temps de quelqu’un, les heures de réception de quelqu’un,
Du concierge ou de la concierge du foyer.

Dans le cas d’une perte d’orientation
Sur le palier
Du foyer vide
Il est d’importance primordiale
De te souvenir d’où tu viens
Les bachelières sont de Varna
Le petit ami d’une d’entre elles répète uniformément souriant
– Mais nous sommes tous souriants – une seule phrase :
Je suis touriste
Tous deux ne s’engagent pas à se tenir la main
À se donner des baisers ou à embrasser l’air
distants l’un de l’autre bien qu’assis
L’un près de l’autre, et le gars roule un joint interminablement
Pour la deuxième fois depuis qu’ils sont là
Déjà nous parlons du temps passé à rouler longtemps
Nous nous en souvenons pour oublier à nouveau
Et nous nous ressouvenons qu’il s’en roule un à nouveau

Alors donc ils seraient de Varna
je me réveille à Choumen tous les samedis et dimanches
avec les mêmes pensées. À présent je me trouve
dans un des services du centre hospitalier de Sonneberg.
Il n’est pas nécessaire que je sois cryptique
Tant je déploie d’efforts inhumains, surhumains peut-être,
Pour formuler et adresser ma phrase
Elle se fiche de mes efforts, je me demanderai
Plus tard si l’effet qu’elle lui fait
Consiste en une négligence de mes efforts
Ne parlons-nous pas de légèreté, d’une banale phrase d’introduction :
Ce que j’aime le plus, c’est me faire enculer
C’est en ce sens que, depuis un temps indéfini,
Je m’efforce de formuler une phrase, une question
Mais ce n’est visiblement pas si important

Varna est tout de même un repère bien clair
Tandis que perdu je reste assis sur le palier
Au moment où la conscience me quitte
Et qu’elle se met à tourner dans le cercle des gens assis
J’avais déjà vu cette ville quelque part. Comme si mère
Plutôt de me décharger du pétrolier à Varna,
L’avait fait ici ; le grand bateau rouillé
S’était pas mal avancé sur le fleuve, et je l’ai vu
pourrir dans les eaux stagnantes de l’après-midi dominical
au moment où la conscience m’avait quitté et qu’elle s’était mise à tourner
dans le cercle des gens assis : Du bout du divan où j’étais
En suivant toute la longueur du divan jusqu’à moi
Puis de l’autre côté de la table
Le petit ami prononçant Je suis touriste
Elle puis sa petite sœur Esther
Puis l’homme avec qui elle parle
Je ressens fortement que je ne suis pas l’homme
Avec qui elle parle, je crois néanmoins,
je me souviens avec insistance,
que le cercle a un diamètre également

Je crois mais je sais cependant
Que mon rayon atteint et touche
Les croquettes de viande déjà froides
Le dessèchement progressif de la bouche
et le sourire durcissaient
en un masque douloureux de plâtre,
l’extrême soif et l’impossibilité
de la bouche de s’ajuster au rebord du verre
Or sa tangente touche
Le cercle dans le point de mon collègue
Le verre s’était lui aussi éloigné et rapetissé
devenu plus compact et renfermé
tels les verres pour bébés dont le double fond
empêche le liquide de déborder.

J’ignore si je trouverai
le chemin du retour vers ma chambre
De ce palier partent
Des vecteurs d’un mouvement possible dans le vide
Du foyer déployés tel un éventail
S’ouvrant sur 360 degrés dans la nuit caniculaire
Non seulement dans le plan du palier
Mais aussi dans une sphère dont il est le centre
Le palier vide du foyer est
Une sphère dont le centre est partout
À présent j’y vais tous les vendredis, je ne sors pas de chez moi,
que c’est bon de rester allongé dans une ville à 400 km de distance
et de sentir le parfum des tilleuls.

C’est tout de même un certain point de repère
moins il reste de temps, plus tout est temporaire
j’ai, moi, le sentiment que plus tout est permanent,
moins il reste de temps.
Une chose est sûre : que la matière première de Varna
N’en est pas moins bonne
Que le gâteau à Sarrebruck
Je rentre à la maison à quelques centaines de kilomètres
du bout du monde, je me couche dans les draps tendus
au parfum de tilleul et j’écoute la musique de la fontaine
sous ma fenêtre, qui déverse de l’eau thermale.
Pourvu que je n’aie pas à me lever
Pourvu que je n’aie pas à le faire en ce moment précis
Est-ce une belle chambre ? Dans une chambre, je pense
que le plus important c’est d’avoir un lit et Internet…
La sphère dont le centre est partout
Et la surface nulle part

Il est à noter que de nombreux établissements similaires
du monde germanophone contiennent dans leur nom la racine Berg.
Je reviens tout juste d’une longue promenade dans la forêt voisine.
C’était très beau, ensoleillé et sec.
Les flaques d’eau étaient gelées,
une épaisse couche de givre recouvrait les feuilles mortes.
J’ai marché longtemps
avant de me perdre au bout d’un moment.
Pourvu que je n’aie pas à me lever en ce moment précis
Quelle direction puis-je emprunter à partir du palier
Dans un rayon de 360 degrés
la désintégration et l’extension des pensées dans le temps,
d’une part, et les volontés psychomotrices
– mots et mouvements –, de l’autre. Les mouvements à leur tour
se désintégraient dans des séries d’images saccadées.
En raison du ralentissement et des pauses entre les perceptions et les réactions,
les moindres gestes et paroles des autres semblaient me percer
jusqu’au fond de mon être.
Je suis touriste – cette fois je réussirai
À formuler et à adresser ma phrase
La pure banalité, la pureté du parler
Qui est pour elle qui n’écoute guère :
Vous êtes nos invités, et nous avons emménagé ici hier.

Je suis touriste, le plus agréable pour moi c’est de me faire enculer
La conversation est un cube – également long, large,
Haut et profond : Mon ami
M’appelait la Princesse cubaine
La sphère dont le centre est partout
Et la surface nulle part

 

Version française par Krassimir Kavaldjiev

 

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